Comment bien utiliser un égalisateur audio : 1e partie

Penser de façon contre-intuitive

Quand vient le temps du mixage, l’égalisateur est un des premiers outils que le tech son sort afin de sculpter la piste. Un débutant pourrait sous-estimer le pouvoir et l’utilité de l’égalisateur, préférant l’utilisation de compresseurs et de la réverbération par exemple, mais les égalisateurs sont généralement indispensables afin d’obtenir un résultat professionnel. Le fait d’être méthodique et logique peut aider à obtenir des résultats professionnels plus rapidement mais des fois la méthode et la logique peuvent sembler contre intuitifs au technicien de son en herbe. Ça implique la psycho acoustique, ou la manière dont notre cerveau interprète les sons qu’on entend. Comprendre les réactions du cerveau peut aider à prendre des décisions d’égalisation. J’aimerais éplucher quelques-unes de mes astuces, par fois pas si évidentes, pour l’égalisateur. J’en partage trois ici et trois dans le prochain article.

 

1) Pas de « Solo » (en contexte seulement)

Celle-ci est classique. Même s’il peut-être tentant (surtout pour l’ingénieur* en début de carrière) d’appuyer sur le bouton solo et se laisser aller à l’égalisation, il reste que par exemple une caisse claire qui a un son parfait en solo peut ne pas être si extraordinaire une fois mise en contexte avec le reste de la batterie, et encore moins avec le mix au complet. Le raisonnement sous-tend qu’en solo on n’entend pas comment les fréquences des autres instruments peuvent affecter (se chevaucher par exemple) votre caisse claire en solo ou quel effet la caisse claire a sur les autres instruments. De toutes façons personne ne va entendre la caisse claire en solo à part vous. Ce que les gens vont entendre c’est la caisse claire en contexte. Cela veut dire deux choses : d’abord, ce n’est pas la peine de faire l’égalisation en solo. Ensuite, vous allez peut-être vous rendre compte que si vous égalisez la caisse claire à votre gout lorsque vous êtes en contexte (pendant que toutes les autres pistes jouent) puis que vous l’écoutez ensuite en solo, la caisse claire aura peut être un son affreux en solo, mais peu importe si elle fonctionne parfaitement dans le mix. Avant que votre avocat n’appelle le mien, je dois ajouter un démenti ici : on peut faire l’égalisation en solo dans certaines situations bien spécifiques. Par exemple, si vous faites d’égalisation soustractive (LPF, HPF par exemple) vous allez vouloir utiliser le mode solo pour pouvoir entendre ce que vous coupez à l’instrument. Dans le cas du mixage d’une pièce musicale fortes en synthétiseurs, vous ne pouvez pas toujours compter sur le nom de la piste pour vous indiquer où dans le spectre se trouvent les fréquences intéressantes, donc il faut se mettre en mode solo et placer votre HPF et LPF afin d’identifier les fréquences les plus importantes. Un autre exemple impliquant notre caisse claire: s’il y a une fréquence de résonance dont vous voulez vous débarrasser, vous pouvez balayer en solo pour la trouver. Ces deux exemples peuvent toutefois être faits dans le contexte du mix complet mais on aura besoin de plus de concentration. Autre chose à garder en tête est que si à un moment donné dans la chanson (comme une pause ou un moment plus léger) la caisse claire est presque seule (les autres pistes de batterie en « mute » par exemple), il faut s’assurer que l’égalisateur de la caisse claire est convenable pour le mix complet mais aussi pendant le « break ».

 

2) Pas suffisamment de fréquences aiguës? Coupez les graves au lieu de rajouter des aiguës.

Imaginez vous dans ce contexte : vous faites un test comparatif A/B entre votre mix et un mix de référence, vous avez l’impression que le mix de référence est plus brillant que votre mix. Si vous trouvez votre mix pas assez brillant, il se peut que ce soit dû à trop de fréquences graves. Ceci peut être vrai pour un mix au complet mais aussi pour un instrument individuel. Les aiguës sont probablement présentes mais, elles sont juste psycho acoustiquement cachées par les graves (ou les ‘mids’). Votre cerveau vous joue peut être des tours : puisque certaines fréquences (ou gamme de fréquences) sont tellement fortes elles obtiennent tout l’attention de notre cerveau. En attirant notre attention elles masquent les autres fréquences. Vous pouvez l’appliquer sur une guitare par exemple. Si votre guitare ne ressort pas assez, coupez les fréquences graves de la guitare et les ‘mids’ et aiguës ressortiront davantage. Voici une autre façon d’appliquer cette idée : avec des pistes individuelles au lieu d’augmenter les fréquences d’une guitare qui ne semble pas assez forte, diminuez les fréquences du clavier qui vous empêche d’entendre la guitare correctement. On présume que la guitare a été enregistrée correctement et qu’elle a un bon son en soi mais que dans le contexte du « mix » elle ne ressort pas assez. On peut toujours combiner les deux, soit couper un peu du clavier puis rehausser un peu de la guitare, comme compromis. Il en va de même pour un « mix » au complet : si la voix ne perce pas dans le « mix », sur la piste instrumentale atténuez les fréquences qui masquent la voix.

 

3) Coupez puis ouvrez (évitez le syndrome de l’ingrat)

Cette technique fonctionne bien avec les filtres passe haute (« HPF ») et passe bas (« LPF »). Lorsqu’on mix de la musique il est généralement nécessaire de couper des fréquences dans un instrument (la grosse caisse par exemple) afin de faire de la place pour un autre instrument (comme la guitare basse). Un compromis a besoin d’être trouvé entre un son de grosse caisse bien plein et complet qui cache un peu la basse ou un son de grosse caisse moins complet (filtré) qui laisse la guitare basse passer. Par exemple si vous tentez de déterminer à quelle fréquence régler le filtre « Low Pass » sur une grosse caisse, vous pourriez naturellement commencer avec le filtre complètement ouvert (à 20kHz) et graduellement le fermer jusqu’à ce que le son de grosse caisse soit acceptable. Ça peut aussi être une bonne idée de faire l’inverse quand vous appliquez un filtre « Low Pass » : fermez le filtre presque complètement et ouvrez-le graduellement jusqu’à trouver le son acceptable. Lorsqu’on commence avec un son plein et qu’on commence à couper nos oreilles envoient un message à notre cerveau que le son est en train de changer, dans l’exemple de la grosse caisse ça peut-être juste le son des cymbales, captées par le microphone de la grosse caisse (« leakage »), qui se fait atténuer par le filtre. Notre cerveau interprète cela comme une dégradation du son original, ce qui peut-être une bonne chose dans le cas d’une cymbale qui ‘déborde’ (« leak »). Si vous n’êtes pas certain de la fréquence à laquelle régler votre filtre « Low Pass » essayez les deux méthodes : notez la fréquence à laquelle le son devient et reste acceptable pendant que vous passez graduellement d’un filtre ouvert à un filtre fermé, puis prenez en note la fréquence à laquelle vous trouvez le son acceptable en allant d’un filtre fermé à un filtre ouvert. Votre réglage final se trouvera quelque part entre ces deux fréquences. J’appelle ça le syndrome de l’ingrat : si vous avez l’habitude d’un son de grosse caisse magnifique, dès que ce son est modifié et devient inférieur à ce qu’il était, vous êtes mécontent, ingrat de ce que vous avez, même si le son est toutefois correcte. Par contre la perspective du pauvre est toute autre: si vous êtes habitué à un mauvais son de grosse caisse, dés qu’il s’approche d’un son convenable vous vous réjouissez, même si le son de grosse caisse n’est pas aussi bon que celui de l’ingrat!

 

Il est important de comprendre la logique derrière ces conseils, même si vous ne vous en servez pas systématiquement. Si vous ne les connaissiez pas déjà, essayez de les intégrer un à un à votre façon de travailler, selon la situation. La prochaine fois je partagerai trois autres de mes conseils d’égalisation préférés.

 

Questions et commentaires: k.blondy@musitechnic.net

* Le terme “ingénieur” du son est utilisé ici à la manière française, au Québec l’ingénieur doit être membre de l’Ordre des ingénieurs du Québec. Voir l’article Qu’est-ce qu’un ingénieur du son?